LES CRÉATEURS DE MODE

Question du jour : y a-t-il des créateurs faits pour travailler seuls et des créateurs faits pour travailler pour d’autres marques ? Ma réponse est oui. Seulement, il est toujours difficile de s’en rendre compte avant ; je veux dire avant que le créateur se risque à entreprendre l’exercice périlleux de créer pour d’autres.

 

 

 

Karl Lagerfeld, par exemple, n’est pas fait pour travailler seul. Son génie se déploie chez d’autres - Balmain en 1955, Jean Patou en 1959, Chloé en 1963 puis 1991, Fendi depuis 1965, Chanel depuis 1983, le tout plus ou moins juxtaposé -, lui-même dit ne pas se considérer comme un artiste, mais être au service d’autres marques, auxquelles il s’adapte. Une clairvoyance bienvenue pour celui dont la carrière solo - dernière entreprise en date, sa marque Karl Lagerfeld créée en 1984 - a toujours connu un succès… tout relatif.

Je m’éloigne du sujet,  mais si j’en suis venue à me poser cette question, c’est pour deux raisons.

La première, c’est le défilé Cacharel, auquel j’ai assisté. Comme vous le savez peut-être, c’était la deuxième collection dessinée par le duo anglais Eley Kishimoto, dont les créations, ludiques et mutines, se distinguent par leurs imprimés enjoués et fantaisistes. Et bien là, pouf, rien. À vrai dire, je n’ai reconnu ni l’identité Cacharel, ni le travail d’Eley Kishimoto. Sauf pour quelques rares silhouettes, les jeunes filles sages mais un brin impertinentes de Cacharel, ainsi que les jeunes filles pleines de fraîcheur d’Eley Kishimoto se sont transformées en jeunes filles fades et sans saveur. J’ai même trouvé ça… vieillot - mais c’est sans commune mesure avec la collection de cet hiver - :

 

© Julie Perello

 

© Julie Perello

 

Bon allez, j’ai bien aimé ces silhouettes, bien que je les trouve un peu faciles :

© Julie Perello

 

Manifestement, Eley Kishimoto sont bien meilleurs seuls. Ils ont déjà une identité bien à eux, celle qui a fait le succès de leur propre marque, et qui ne souffre aucun compromis. D’autre part, ils n’ont pas assez d’envergure pour réinterpréter de façon moderne l’héritage Cacharel, lequel héritage aurait mérité d’être mieux mis à plat.

Car est-ce la faute d’Eley Kishimoto ? Difficile de réinterpréter un univers qui n’existe pas. “La collaboration entre Cacharel, connue pour le succès de ses imprimés, et Eley Kishimoto “patron saint of prints” s’impose comme une évidence”, nous dit la marque. L’évidence, selon moi, aurait été d’embaucher un consultant en identité de marque avant de faire appel à des créateurs sur la simple base d’un intérêt commun pour les imprimés.

Cacharel doit retrouver ses racines. Elle doit se  recréer un univers, s’étoffer. Se (re)trouver des valeurs, et les faire vivre. Elle doit aller plus loin, s’ancrer dans le contemporain, pousser les limites, tout en restant elle-même. Équilibre délicat à trouver, mais puisque c’est mon métier, je dois dire que c’est possible. Car là, aujourd’hui, quelle histoire nous raconte Cacharel ? QUI est la femme Cacharel ? On ne sait pas. Je suis allée faire un tour sur leur site, et j’en suis revenue consternée. L’histoire ? Floue et inconsistante. Les icônes ? Le chemisier crépon et la robe liberty, la belle affaire. Enfin, s’ils étaient réinterprétés avec un peu d’audace - valeur dont se targue la marque, mais qu’on ne retrouve nulle part -, je ne dis pas. Le lifestyle ? 3 lignes sur l’architecture de gamme, confusion bien regrettable. Que faire avec autant d’inconsistance ? Rien, et c’est malheureusement ce que nous aurons l’été prochain. Ah oui : j’ai aussi lu leur revue de presse. La presse mode n’a décidément aucun esprit critique - a-t-elle seulement un cerveau ?

Vous me trouverez certainement un peu véhémente, mais moi je dis que pour faire un bond, il faut parfois un bon coup de pied au derrière.

 

Mais ne perdons pas le fil. La deuxième raison de mon interrogation, c’est un article que je viens d’écrire pour Upstreet sur la carrière de Christopher Bailey. Le travail de modernisation qu’il entreprend depuis 2001 pour Burberry me laisse chaque saison sans voix. Les défilés Burberry Prorsum, les campagnes de pub, enfin tout, du stylisme à l’image globale, est un succès sans cesse renouvelé. Manifestement, Christopher Bailey est fait pour travailler pour d’autres - il a déjà fait ses armes chez Donna Karan et Gucci. Pourquoi ? Car Christopher Bailey n’est pas seulement un créateur hors pair : c’est un analyste, un stratége, qui a adopté, finalement, la même démarche qu’un consultant en identité et en développement. Il a passé un temps fou dans les archives Burberry, pour capter l’essence de la marque et de ses créations. C’est grâce à cette compréhension profonde de l’héritage Burberry - en plus de son talent - qu’il  a réussi à propulser la marque dans le XXIe siècle. Pourtant, ne nous méprenons pas : tout comme Cacharel, Burberry était une vieille maison ronronnante. Mais elle savait qui elle était ; elle avait juste besoin d’un génie pour optimiser tout cela et bousculer un peu les codes. Aujourd’hui, Burberry est toujours Burberry, mais version contemporaine, un brin provoc’, et avec un chiffre d’affaire à faire pâlir la concurrence.

Bref, pour conclure, réinterpréter les fondamentaux, c’est une expression que l’on retrouve chez tous, mais que peu savent mettre en œuvre. Vous avez là un exemple et un contre-exemple, à méditer !

Tags: , , , , ,

2 Responses to “LES CRÉATEURS DE MODE”

  1. Marion Says:

    Hello Julie,
    Je suis tellemenbt raccord avec toi, que j’aurai aimé/pu écrire ce même post. J’avais évoqué la problématique Cacharel suite à leur défilé auquel j’ai aussi assisté (post ici: http://www.fafafafa-fashion.com/article-23265475.html). Moi ce qui me frappe toujours, c’est le coté frileux, le manque de parti pris. Peut etre plsu facile à dire qu’à faire, mais certains savent mieux le faire que d’autre. That’s all folks!

  2. Julie Perello Says:

    Oui t’as tout à fait raison, c’est toujours difficile pour une marque qui existe depuis longtemps de se renouveler, il faut savoir se remettre en question, bousculer un peu l’image… mais les YSL, Balmain, Burberry, Givenchy l’ont très bien fait, c’est donc possible ! Et c’est aussi un vrai travail d’analyse, de défrichage : savoir qui ont est, quelle est sa culture de marque, son histoire, ses fondamentaux en terme de création,ses valeurs, et comment exploiter tout ça… bref, faut se bouger et penser un peu !

Leave a Reply